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Essaada

Texte : Hamma Hammami.
Photographes : Selma Boukhil, Mohammed Ali Fakhfakh.

Ses paroles sonnent comme un clairon militaire dans un quatuor classique, sa musique à lui, dit-il, dépasse Essaada, Mhamedia, la ville, le pays, elle n’a pas de limites. Et appelle sans cesse à l’ultime bataille.

Le quartier s’est dressé à la fin de 2014 sur les terrains appelés jadis Baccouche ou Amri dans la région de Mhamedia ; Essaada est venu se coller à Chbedda, à grande vitesse et contre le temps, le quartier prend ses marques rognant, année après année les surfaces rurales ; à l’image des autres cités informelles, la pierre et la brique ont vite fait de coloniser le paysage, modifiant la physionomie et le caractère des lieux. Essaada s’est agrandi jusqu’à à se subdiviser en 4 parties numérotées, des portions du quartier sont restées en l’état, marginalisées, sans éclairage, sans trottoirs, ni voiries, un paysage dégradé où les habitants tuent le temps et fuient l’ennui. Fethia Zommita, femme de ménage, tout comme ses voisins d’infortune supporte mal ces embarras ; elle a peur pour sa fille, également femme de ménage, quand elle rentre tard, faute de transport ; elle craint les grosses chaleurs quand se propagent les insectes, le déploiement des chiens et des serpents sous la pierre ; elle redoute le froid, les fortes pluies, le débordement des eaux, la gadoue et les grenouilles. Dans ce quartier, tout le monde est pauvre. Six à sept mille familles y vivent dans des conditions déplorables, pas d’espaces verts ni aires de jeux, pas de maison de Jeunes ou de culture, pas de bibliothèque, pour abriter les enfants pendant les heures libres, livrés à eux-mêmes, ils trainent dans les rues, déplore Mohamed Naccachi, 60 ans, directeur d’une école privée qui vit dans le quartiers depuis 41 ans. Le quartier ? Dans la région, tous les quartiers se ressemblent, un marchand de fruits secs, un café, des chômeurs adossés au mur, la désolation en somme, déclare Zemni Mohamed Nebil , alias Big Gueb, rappeur, Hip hop, underground, il a commencé sa carrière en 2007, le premier qui s’est essayé au Trip trap, joue toujours collectif ; on écoutera ses créations sur youtube Big Gueb, ou sur A vero, il vit à Mhamedia depuis 20 , dans cette commune, il y a beaucoup de talents tués dans l’œuf, des rappeurs, des street dancers , des street artsits, mais le conservatisme de la société, l’esprit fermé, le système, les médias conventonnels, tuent toute forme de « mouvema » ( mouvement, expression artistique marginale), Big Gueb réclame un espace pour s’épanouir et faire éclater les dons de la jeune génération. L’audience de sa musique dépasse son quartier, la ville…

Ses paroles sonnent comme un clairon militaire dans un quatuor classique, sa musique à lui dépasse le quartier, la commune, la ville, le pays, les limites ; elle appelle sans cesse à l’ultime bataille

Rahma Hati, 20 ans, habite le quartier de Essaada 2, championne de Taekwondo, évolue dans l’Association Sportive de Mhamedia, sélectionnée en équipe nationale, elle caresse l’espoir de remporter des médailles africaines et internationales, contente de la nouvelle salle de sports, elle regrette néanmoins l’absence de cadres formateurs…fière d’avancer sur les conseils de son coach, Mohamed Zine… « jamais le talent ne se construit seul, » dit elle.

Thameur Melki, TMC, Rappeur, hip hop, jeune artiste, il parle en anglais ( même à ses compatriotes) pour transmettre le message au monde entier ; il réclame le changement à l’échelle nationale et régionale. ..Et souligne qu’il est immigré, venu de la campagne, comme son père, sa mère ; ici à Essaada, il y a un « mouvema » impressionnant, qui m’inspire, il y a une sorte d’ influence réciproque entre les artistes de la région, l’élément qui distingue le quartier c’est « the power of youth » ce qui le désole et le désespère, c’est le ramollissement des esprits, la démission de la jeunesse , il faut que les responsables, les dirigeants lâchent du lest, permettent plus de liberté, plus de moyens ; qu’ils nous restituent nos droits…ce qu’il nous faut ? L’ouverture vers l’autre, une culture libérée et ouverte à l’Occident, ce qui manque au quartier ? « Every thing ».

Ainsi s’articulent dans les mêmes quartiers, l’ennui et la résignation, la déception et la réussite, la révolte et la « mouvema ». Essaada c’est tout un esprit.