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Sfaxi et Oued Dabbegh

Texte : Hamma Hammami
Photographes : Rayen Touati, Shaker Béjaoui.

« Mahlaha 3Likhir houmti », Wejdi.
Des maisons en cour de finition, des étages à terminer, à Sfaxi, quartier populaire de Douar Hicher, partout la couleur de la brique domine ; l’air y est épais, des habitants, dehors, à longueur de journée, par paquets ou en duos. Rêvent-t-ils de verdure ou de mer ? on ne le saura pas. « Ma7laha âl likher houmti ; mon quartier est trop beau », apprécie avec gouaille le jeune Wejdi, 25ans ; pourtant, il veut émigrer en Europe, adossé au mur, pourtant la rue où il se trouve est apparemment hostile, pourtant la chaussée défoncé qu’il regarde n’est pas bitumée, n’a pas d’attrait particulier, les murs lézardés sont écrasés par la chaleur de ce mois de juin, pas l’ombre d’un arbre ou de végétation ; pourtant l’environnement est sans charme, désolé, désolant, dans son quartier, le soleil et la pluie sont des plaies non soignées.

Devant moi, les briques se serrent contre les briques, les murs succèdent aux murs, un archipel de briques et de murs uniformes. Le quartier est rouge-brique, la poussière de vent rougeâtre.

Un camion de livraison, plein de packs d’eau minérale circule prudemment au milieu de la chaussée, déséquilibré par l’état de la voie, il penche évitant les bosses, craint-il de se renverser, le chauffeur est visiblement habitué. Le quartier Sfaxi dans la délégation de Douar Hicher, porte le nom d’un des premiers habitants, propriétaire du terrain, il est originaire de Sfax ; ce quartier fait partie des zones à habitations informelles, il est d’une désolation apparente, pas de transport public à proximité, les taximen se méfient de conduire des clients la nuit, à peine deux ou trois voitures garées devant les habitations, beaucoup de maisons sont dépourvues d’eau et d’électricité ; un berger, casquette rouge vissé sur la tête, conduit son troupeau de moutons, il parle, tout seul ou à l’un de ses agneaux, qui sait, un mot revient dans sa bouche « égorge, égorger, coupe-gorge », il continue son chemin. Une minuscule boutique sombre, un jeune homme sourit, ses mains sont entièrement recouvertes de tatouages, c’est sa vitrine, tatoueur est sa profession, il parle de son métier avec passion, intarissable sur son savoir-faire. Des histoires marquantes, oui, il y en a eu, des bagarres, même des meurtres s’y produisent au su ou à l’insu des autorités. « Il nous manque tout, tout nous manque ici, on n’en sortira pas» se désole Mohamed, la cinquantaine, sans travail, cheveux gris, barbe négligée, visiblement désenchanté, il n’attend plus rien de l’avenir, ses illusions se sont effondrées depuis longtemps.

Mahmoud Yazid est professeur de sport, entraîneur en King Boxing ; dans sa salle, il guette les jeunes enfants qui s’entraînent avec un zèle apparent, des gestes précis et une discipline remarquable, il a construit cette salle de sports individuels à Sfaxi, dont il n’est pas peu fier ; des dons de tous les côtés l’ont encouragé , la SFBT, un pharmacien et d’autres notables de la région pour finaliser son projet.. Les jeunes d’ici accordent un vif intérêt aux sports individuels, ils sont très motivés mais manquent d’encadrement… créer un climat favorable au développement du sport, aider à former le futur citoyen responsable est sa mission…
« Oued Dabbegh est une école », Hammouda,
Construite par des Chinois, la route du même nom est un repère géographique pour la région, bordée de toutes sortes de commerce, elle mène à Douar Hicher, délégation de la banlieue ouest de Tunis, qui regroupe une agglomération de cités. Une population qui dépasserait les 90.000 habitants.

Ils font trois siècles d’âge ces quatre hommes, assis à l’ombre du mur d’un terrain à attendre la sagesse. Sur le même terrain vague, ce jeune champion, en kimono blanc, la joie vibrante en lui, « j’ai foi en l’avenir de mon quartier », dira-t-il.

Arrivé devant l’hôpital, au centre de la cité, des jeunes chômeurs attroupés, nous répondent Oued Dabbegh, connais pas ; on mettra du temps pour apprendre que peu de riverains savent que le quartier est enclavé dans un terrain situé plus bas, divisé en petits lots : Taqsim.
Un des premiers habitants, teinturier y tenait commerce, le quartier a pris le nom de Oued Dabbegh ; de l’oued, il ne reste plus qu’une suite de rigoles d’eaux usées qui serpentent.

A l’entrée du quartier, dans un terrain en terre battue, des gamins jouent au football, le ballon en cuir est rafistolé, derrière les poteaux du gardien des objets de tous genres sont entassés, un lavabo cassé, un matelas éventré, des bris de verre et des amas de sachets en plastique…La poussière soulevée fait écran. Ce terrain, a été placé sous les projecteurs de l’actualité, confie un citoyen, les télés ont montré des gosses défiant le confinement et dispersés par un hélicoptère.

Près de 50 familles vivent à Oued Dabbegh, elles sont les dernières installées dans la commune, tout le monde se connait, l’environnement est sans relief, le taux d’abandon scolaire y est très élevé : les maisons en brique bâties sans autorisation, des étages à finir.

L’artère principale, dévoile, à gauche et à droite, un labyrinthe de rues longues, étriquées qui se prolongent et se perdent à l’infini. L’infrastructure de base manque, la voirie, l’assainissement, l’éclairage public ; « nous vivons dans l’obscurité, le soir, le danger est à chaque coin de rue », déplore un habitant.
Des murs tagués de dessins naïfs, on y lit des formules où le sacré, le football, les insultes cohabitent ; les trottoirs sont trop étroits, inégaux, cabossés, trop peu de femmes, il faudra de la prudence pour aborder les habitants, chaque arrivant est un suspect, une menace potentielle.

Des hommes assis sur des cartons, beaucoup d’entre eux sont tatoués, verres de thé, bouteille d’eau sur des briques (la brique est multifonctionnelle, elle est partout), chapeau de paille sur la tête, H. la voix résignée a été humilié, giflé la veille par T, un jeune caïd de Taqsim. Sur le mur blanc est écrit « Dieu est avec nous » Youssef, retraité, 180d par mois, est anéanti, «comment tenir avec cette somme…comme moi, beaucoup d’habitants d’ici vivent de débrouille », nombre d’habitants de Oued Dabbegh sont des collecteurs de déchets(barbacha) , son voisin veut quitter le pays, le troisième proteste, il veut y rester, le quatrième s’estime trahi par Ennahda…

A l’intérieur de la décharge municipale, devant les détritus, un homme assis regarde, médite ou cherche-t-il une raison à sa vie…Sur le terrain de foot poussiéreux, Hamdi Bhihi, 13 ans, en kimono, champion de Taekwondo, respire la joie, il porte plusieurs médailles à son cou, « Moi, je voudrais étudier ici, m’entraîner et vivre ici à Oued Dabbegh », il rêve de champs d’oliviers, de verdure et d’horizons merveilleux.